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vendredi 23 novembre 2012

Ripoux


Ici, vous l’aurez compris, les fins de mois sont difficiles et surtout les trente derniers jours. Un gardien travaillant à temps-plus-que-plein gagne entre 30.000 et 100.000 Fbu par mois, selon qu’il est employé par des Burundais ou des Bazungu. (Dans le premier cas, il est également très probable qu’il se fasse traiter comme un chien, la profession n’est pas très bien vue…). Comprenez que nos gardiens sont assez contents de travailler pour 70.000 Fbu (35€, donc) et d’être considéré, pas vraiment comme des potes, mais au moins comme des êtres humains.

Pour continuer un peu sur les salaires, je sais qu’un officier de la force de défense nationale gagne 150.000 Fbu par mois (80€) – le Président se prémunit ainsi contre les coups d’état – alors qu’un policier est payé 60.000 Fbu, une somme qui le motive donc à extorquer de l’argent dès qu’il le peut. Si un policier vous fait signe de vous arrêter, vous avez tout d’abord le choix de filer en vitesse, vous ne risquez rien. Si vous vous arrêtez, il contrôlera attentivement vos papiers et votre véhicule, cherchant le détail qui lui permettra de vous coincer. S’il en trouve un, vous le remarquerez en voyant son visage se fendre d’un large sourire.

L’amende, comme toute chose, est négociable. Il commencera par vous demander une somme de 50.000 Fbu, vous êtes alors en droit de lui rire au nez. Vous lui demandez ensuite une facture, ce qui oblige le policier a sortir son cahier de reçus s’il a pensé à l’emmener et réduira l’amende à son prix véritable, soit 20.000 Fbu. C’est beaucoup par rapport à un salaire moyen, certes, mais rappelez-vous qu’elle ne touche que l’infime pourcentage de la population qui est assez aisé pour posséder une voiture. Avant que vous n’ayez le temps de sortir votre portefeuille, le policier vous proposera un arrangement « à l’amiable », filez-lui 2.000 balles et on n’en parle plus. Vous voulez vraiment le faire chier ? Payez les 20.000 francs.

Cette corruption est assez visible, bien que j’avoue n’y avoir jamais été confrontée directement, contrairement à l’immense majorité de mes amis. Les malversations économiques se font plutôt sous le manteau mais n’en sont pas moins visibles : si le dojo qui est au bout de ma rue n’a qu’un toit mais pas de murs, ce n’est pas pour l’aération, c’est parce que la personne en charge du chantier a, pour reprendre les termes de mon pote journaliste, « fait un usage personnel de cet argent ».

De même, deux de mes amis travaillent pour des associations locales qui détournent des fonds, par exemple en forçant les bénéficiaires à signer des reçus de l’argent qui leur est destiné (versé directement par de gentils parrains français) et se le mettront sans vergogne dans la poche. Quand ils en ont fait part à leur responsable sur place, celui-ci a sorti le chiffre aberrant de 60%. Près de deux tiers des associations locales détourneraient de l’argent. (Note : j’emploie bien le conditionnel car je n’en ai aucune preuve tangible. En outre, si cela se savait, les dons cesseraient et les bénéficiaires seraient encore plus dans la merde.)

mardi 20 novembre 2012

Grrrrrr !!


Cette semaine, c’était la grande semaine pour mes étudiants. Après une intense période de préparation, ils s’apprêtaient à passer enfin le DELF, Diplôme d’Études en Langue Française qui justifierait officiellement de leur niveau. Ils le passaient dans les locaux de l’Institut français entre mardi et jeudi, la formation prenait fin vendredi et nous organisions une petite cérémonie de clôture officielle combinée avec une remise des diplômes juste avant mon départ. Le timing idéal.

Sauf que ce matin, à moins de 5 heures du début des épreuves, l’Institut, sur une décision de Paris, m’informe qu’on a dû annuler cette session d’examens pour cause d’irrégularité du matériel… On prévient non seulement les étudiants, abasourdis par la nouvelle, mais aussi tous les gens plus ou moins impliqués dans le processus, du directeur académique au chef d’état-major formation. Ce qui est acquis n’en est pas moins acquis, certes, mais je suis quand même un peu verte.

Quoi de tel pour finir un contrat qu’un beau bordel administratif ?

jeudi 15 novembre 2012

Les mauvais jours de l'expatriation

Voir sa colocataire rentrer en pleurs dans la maison, encore au téléphone, promettant d’arriver en France dès le lendemain. Quand on vit ici, vu le prix du billet d’avion, on ne rentre pas pour un motif futile. La plupart du temps, c’est en raison du « décès d’un parent proche », comme le formule si bien l’assurance qui nous rapatrie. Un parent proche, le père de ma coloc en l’occurrence.

D’abord, on tente comme on peut de la consoler. Quelqu’un se charge d’aller acheter des unités pour son téléphone, des cigarettes, on lui fait à déjeuner puis on l’écoute, comme on fait dans ce genre de situations. On prévient les amis, les premiers messages arrivent. Elle est au téléphone avec sa mère, son frère, etc. Et pendant ces quelques moments où elle parle à quelqu’un d’autre, vous êtes directement renvoyé à vos propres angoisses.

Et si c’était mon père ? Ou peut-être ma grand-mère ? Ou même un oncle, une cousine, un ami ? Je n’ai pas vu mes proches depuis 8 mois et demi dans le meilleur des cas. Et si c’était mon frère, que je n’ai pas vu depuis un an et demi ? Combien de temps me faudrait-il pour me remettre du fait d’avoir été absente et d’avoir pris et donné si peu de nouvelles dans les derniers mois de la vie d’une personne proche ? Comme le dit la chanson : est-ce qu’en vivant avec des remords, on s’en sort ?

Ma coloc est partie mercredi soir, le jour même où un autre ami rentrait au Burundi après avoir enterré son grand-père. Je ne passerai pas mes deux dernières semaines au Burundi avec elle. Et malgré tout le soutien que tout le monde ici lui manifeste, elle va mal et elle s’en veut. Et de voir le cauchemar prendre ainsi forme sous nos yeux, c’est à vous couper l’envie de repartir.

jeudi 4 octobre 2012

Averse


La saison des pluies recommence, et cette fois-ci, c'est la grande. Elle est partie pour durer jusqu'à mon départ. Ce que cela change concrètement : 

1) Le climat. Certains jours, le temps est couvert le matin, il fait donc moins chaud et il pleut généralement dès midi. La pluie est souvent une petite pluie fine et continue, ponctuée çà et là de grosses averses qui ne durent jamais très longtemps. L'après-midi, soit il continue à pleuvoir, ce qui provoque des embouteillages monstrueux dans le centre-ville à l'heure de la débauche, soit le soleil est de retour et la chaleur humide devient terriblement suffocante. Les autres jours, il faut très beau et très très chaud le matin, toute activité en devient difficile et on voit le ciel noircir au-dessus des collines jusqu'à ce qu'un orage explose au cours de l'après-midi. Le week-end, on peut tenter de pousser jusqu'à la plage, à quelques kilomètres de la ville, et espérer que l'orage tombe seulement sur Buja, mais cela ne fonctionne pas toujours. Nous jouons alors au Uno. Mais à la plage, c'est bien mieux.

2) Le jardin. Celui-ci est à nouveau vert et luxuriant. Jah est ravie, son petit (récemment baptisé Bus) tête encore sa mère et il est donc ravi par procuration. Le frangipanier ne ressemble plus à un vulgaire arbre à saucisses depuis qu'il a ouvert ses superbes fleurs roses et jaunes. Dieu merci, il est bien trop haut pour être mangé par nos caprins. Seul point négatif : un arbre inconnu au bataillon mais toutefois assez répandu dans le voisinage en profite pour dégager son odeur écœurante de soupe au poulet. Envie de vomir garantie.

3) Le délestage. C'est à dire les coupures d'électricité programmées. Au cours de ces derniers mois, nous avions l'électricité le lundi et le jeudi de 15h à 22h ; le mardi et le vendredi de 7h à 15h ; le mercredi, le samedi et le dimanche de 7h à 22h (sauf coupure exceptionnelle). Ces dernières nuits, nous n'avons pas eu de coupure à partir de 22h. Nous préférerions l'avoir pendant les matinées ou après-midi où nous ne l'avons toujours pas mais le gouvernement n'est pas idiot et il sait bien que l'on consomme beaucoup moins si on la laisse la nuit et si on la coupe le jour. Au moins nous avons la possibilité de recharger nos batteries pendant ce temps là. Trois astuces pour éviter le délestage : 
- habiter à proximité d'un ministère, dans un quartier couvert 24 heures sur 24
- être riche et faire installer chez soi un groupe électrogène
- avoir un bon ami qui travaille pour le service qui contrôle le délestage, la bien-nommée Regideso.

Bref, aujourd'hui est une journée pluie, et je retarde le retour sous la pluie en écrivant des articles...

lundi 4 juin 2012

Un dimanche...



Cette photo a une histoire. Avec mon groupe de marche, dimanche dernier, nous marchions le long du boulevard que vous pouvez voir ci-dessus quand nous vîmes, en face de nous, arriver un troupeau de superbes vaches cornues. Ni une ni deux, en ma qualité de grande admiratrice des vaches africaines, je sortis mon appareil photo mais le taxi que vous voyez ainsi qu'un autre véhicule personnel ne me laissèrent pas le temps de mitrailler et s'arrêtèrent, de front, pour nous laisser passer. Je traversai le regard distrait par les bovidés quand un bruit de frein particulièrement crissant – et proche de ma personne - se fit entendre. J'effectuai un bond salvateur sur le côté et une demi-seconde plus tard, percutée à l'arrière par un fou du volant qui arrivait bien trop vite, la seconde voiture prit ma place. Inutile de dire que l'ambiance de la marche fut légèrement refroidie par la suite mais personne n'étant blessé, nous reprîmes notre chemin et quand nous repassâmes au même endroit deux bonnes heures plus tard, il n'y avait plus une trace de l'accident.

Je devrais écrire plus souvent au passé simple.

dimanche 20 mai 2012

L'autre sujet qui fâche aussi


« Alors Sarah, tu rentres chez toi en novembre, c'est ça ?
- Oui, oui absolument, fin novembre.
- Et après, qu'est-ce que tu vas faire ?
- Euh, revoir mes amis, passer Noël en famille pour commencer, et puis l'année prochaine, j'improviserai.
- Tu pourrais te marier...
- C'est à dire que... j'ai pas l'intention de me marier non.
- Mais, tu as quel âge ?
- Vingt et un.
- C'est l'âge de se marier ! Pourquoi tu ne veux pas te marier ? Tu ne veux pas avoir d'enfants ?
- Ah si si ! J'en ai bien l'intention, mais pas avant d'avoir 25 ans, en tout cas.
- Ah ! Alors tu vas te marier plus tard ?
- Non, non, je viens de vous dire que je voulais pas...
- Mais tu ne vas pas avoir d'enfant hors mariage quand même ?
- Ben, si. C'est l'idée.
- Mais alors le père des enfants, il pourra aller voir d'autres femmes, et toi d'autres hommes ? Et il pourra te quitter n'importe quand ? Ce ne sera pas une vraie famille.
- Et les hommes burundais, tu crois que le mariage les rend fidèles ? Tu sais, le mariage, de nos jours...
- Au Burundi c'est punissable par la loi ! D'avoir des enfants hors mariage.
- J'ai entendu oui. En France, c'est assez commun par contre.
- Pfffff. »

Ceci est une conséquence directe de l'omniprésence de la religion dans la société burundaise. Une jeune fille de mon âge ne peut avoir d'autre préoccupation que celle de se trouver un mari. Je ne compte pas les personnes qui m'ont proposé de me présenter à leur fils, neveu ou autre. En général, je décline poliment sans m'épandre sur le sujet, mais avec les personnes plus proches, j'ai pu aborder le sujet plusieurs fois, notamment avec mon assistant, marié et père d'un enfant et un en préparation. Édouard commence à comprendre mon point de vue, d'autant plus qu'il a récemment fait un cours sur les familles recomposées et le statut du mariage en France. Les chiffres ont pu lui prouver que j'étais loin d'être la seule à penser que « vivre dans le péché » était la meilleure option.

C'est absolument inconcevable au Burundi. La femme burundaise se range nécessairement dans l'une de ces trois catégories à l'état civil :
  • inkumi, la petite fille, la vierge. Terme infantilisant s'il en est.
  • umugore, la femme mariée, bientôt mama. Ici, les femmes ont encore de nombreux enfants pour les raisons que l'on connaît (ignorance ou refus de la contraception, mortalité infantile élevée, etc.) mais la première raison, c'est qu'on accède à un réel statut social seulement si on porte des enfants. La femme qui n'est pas mère n'a simplement pas sa place dans la société burundaise.
  • umupfakazi, la veuve, qui selon son âge peut prétendre à un éventuel remariage.
Ici, je n'ai jamais rencontré la moindre femme divorcée, le sujet est tabou, et s'il existe un verbe, on note l'absence de mot pour désigner la « divorcée »...

jeudi 10 mai 2012

Le sujet qui fâche

L'une des choses les plus difficiles à accepter pour les Burundais de la part des Bazungu, c'est notre position vis à vis de la religion. Rares sont les Bazungu qui croient en Dieu, encore moins nombreux sont ceux qui se réclament de la religion catholique. Et les Burundais ne peuvent simplement pas le comprendre : c'est un peuple extrêmement croyant et pratiquant, nous entendons le bruit des églises presque tous les jours.

En général, j'évite les polémiques mais mon coloc Michael ne supporte pas les réponses des Burundais et leur tient tête. Récemment, notre gardien nous demandait pourquoi nous avions donné un nom signifiant Dieu à notre chèvre. Blasphème. Il nous a dit qu'on irait en enfer. Nous lui avons répondu qu'on ne croyait pas à l'enfer. Il n'y avait jamais pensé...

Lauréline, mon ancienne coloc, nous racontait qu'elle avait eu un jour la mauvaise idée de dire à un prêtre qu'elle était athée. Il l'a emmenée dans son église pour une messe de six heures, en kirundi et kiswahili. C'était déjà proche de l'enfer, jusqu'à ce qu'il dise à ses fidèles : vous voyez la Muzungu là-bas, elle ne croit pas en Dieu. Alors, tous se sont levés et sont allés lui toucher l'épaule en lui répétant : tu iras en enfer. Le pire moment de son séjour au Burundi.

Une dernière anecdote, relevée dans un spectacle que nous étions allés voir au début de mon séjour ici. L'acteur sur scène rapportait une conversation avec son père, au cours de laquelle il demandait pourquoi les Rwandais avaient adopté des prénoms européens alors qu'ils détestaient les Bazungu qui les avaient colonisés et avaient laissé le pays à feu et à sang. Le père répondit alors : "Mon fils, il ne faut pas faire l'amalgame entre la colonisation, que nous combattons, et la christianisation, que nous défendons !"

vendredi 2 mars 2012

Premières galères

Tout avait pourtant si bien commencé. Un au revoir familial sur le quai de la gare de Nantes. Une agréable soirée parisienne dans un petit restaurant thai près de la place de la Bastille. Une nuit de conversation existentielle chez mon pote Clément. Réveil à l'heure et départ pour l'aéroport. C'était sans compter sur : 

- le mec relou qui a décidé que j'étais jolie et que c'était une bonne raison pour discuter avec moi tout le long du trajet en RER. Il a mené la conversation comme un grand, je me contentais de lui répondre poliment sans insister ni retourner ses questions. Ce qui ne l'a pas empêché d'aborder des sujets très divers (ai-je peur des rats ? ai-je déjà tué un serpent ?), puis il m'a dit que j'étais très féminine et que je n'étais certainement pas du genre à monter aux arbres. La réflexion était déjà assez surprenante en soi. Eh bien figure toi que ...

Cette photo a moins de 15 jours...
Il a fini par descendre au premier terminal, c'est là que je l'ai semé. Bien entendu il est resté sur le quai à me faire coucou jusqu'à ce que le RER reparte...

- en sortant du RER, j'ai appris que les tickets que j'achète habituellement sont valables pour la zone 1, et que l'aéroport est en fait en zone 5, ce qui m'a naturellement valu 25 euros d'amende. Je ne suis pas parisienne, ça me gêne, ça me gêne...

- j'entre donc enfin à l'aéroport pour apprendre que mon vol pour Nairobi, sensé partir à 11h, est en fait retardé jusqu'à 19h30. Bien bien bien. Heureusement l'hôtel est offert, le deuxième petit déjeuner, le déjeuner, le wifi et tout. Je ne m'en tire pas trop mal. Donc là j'attends patiemment l'avion.

Kenya Airways - The pride of Africa !